Un regard sur la céramique contemporaine du Japon à travers Toucher le feu

L’exposition Toucher le feu a ouvert ses portes au public il y a quelques jours, au Musée des arts asiatiques – Guimet. Elle met en avant les céramiques contemporaines faites par des femmes japonaises, qui n’ont pu accéder à cette pratique traditionnelle seulement à partir de 1946 !

Au cours de mes nombreux reportages sur la culture japonaise, j’ai eu de nombreuses occasions d’approcher la céramique japonaise, qu’il s’agisse de céramique historique comme de la céramique actuelle. De ces différentes introductions, il en ressort que jusqu’à aujourd’hui, à l’exception d’expositions artistiques témoignant du passé et du patrimoine légué, nous avions surtout eu une approche pratique à travers des expositions-vente ou des workshops avec des artisans venus du Japon. Ces artisans sont la preuve vivante de la poursuite de la transmission d’un savoir-faire traditionnel, artisanal. Mais une chose que j’ignorais alors, c’était que la pratique de la céramique était longtemps interdite aux femmes au Japon ! Il faut dire qu’encore de nos jours, au Japon, un savoir-faire est généralement transmis de père en fils quel qu’en soit le domaine, et c’est le fils qui reprend généralement l’atelier. Désormais, les femmes ont parfaitement leur place dans la pratique de la céramique, ce qui n’était pas du tout le cas avant la fin de la Seconde guerre mondiale, jusqu’en 1946, pour des considérations religieuses shintoïstes selon lesquelles les femmes ne pouvaient s’approcher du feu.

Seule une femme au cours du XIXème siècle, devenue nonne bouddhiste après avoir vécu plusieurs tragédies dans sa vie, a créé des céramiques, excepté qu’elles n’étaient pas tournées mais travaillées à la main, sur lesquelles elle gravait des poèmes waka. Il s’agit d’Otagaki RENGETSU. La nouvelle exposition du musée Guimet consacrée aux acquisitions de l’institution permet justement aux visiteurs d’admirer des œuvres inédites de cette femme exceptionnelle, prêtées par la NAEJ Collection, face aux créations contemporaines acquises par le musée. Notez que oui, certaines de ces céramiques contemporaines avaient été présentées au public en 2019, mais depuis, le MNAAG a fait l’acquisition de six nouvelles œuvres, qui sont donc exposées pour la première fois dans Toucher le feu. Cette exposition permet aussi d’admirer les acquisitions d’Emile GUIMET à la fin du XIXème siècle, quand il était au Japon, puis à son retour. Ces différents objets de la table étaient des créations contemporaines de l’époque !

Quelques objets collectés par Emile Guimet ©Japan Exclusive

Ces œuvres de l’ère Meiji (et antérieures) dialoguent ainsi avec les œuvres de notre temps. Dans cette dernière catégorie, ce sont 13 artistes japonaises qui sont représentées. Bien que ce soit une petite exposition, il est vraiment très intéressant de voir les techniques qui ont évolué, et surtout la fonction de la céramique qui évolue !

Réduction de Takahiro Kondo à voir dans la Rotonde de la Bibliothèque du MNAAG ©Japan Exclusive

Ne manquez pas de vous diriger un étage en dessous, dans la rotonde de la bibliothèque pour y (re)admirer l’œuvre Réduction de Takahiro KONDO. Ce dernier est un artiste contemporain, héritier d’une famille de céramistes depuis quatre générations. Il est utile de garder cette information en tête en visitant l’exposition Toucher le feu, et de passer voir l’œuvre de KONDO ensuite, car d’une certaine manière, cela traduit l’émancipation féminine dans cette pratique artistique et les choix des artistes dans cette voie. La commissaire de l’exposition Claire BETTINELLI nous indique en effet que les premières générations de femmes s’étaient tournées vers la sculpture, se détournant totalement de l’utilité de la céramique ! Encore de nos jours, les générations qui ont suivi et qui sont présentées dans Toucher le feu semblent avoir toutes choisi d’écarter les usages pour la table par exemple. Ainsi, Takahiro KONDO réalise à la fois des objets pratiques et à la fois des œuvres d’art. Comme un besoin d’affirmation ou encore un besoin d’expérimenter une pratique qui leur avait été interdite si longtemps ? Dans tous les cas, les œuvres contemporaines qui nous sont proposées démontrent une ingéniosité technique.

Sculpture jaune en forme de furoshiki noué autour d’un cube de Yû Tanaka ©Japan Exclusive

De cette visite, il en ressort à titre personnel plusieurs coups de cœur : un premier pour l’œuvre de Yû TANAKA qui, en nous faisant deviner ce qui se cache sous l’emballage furoshiki, me laisse émerveillée par une technique remarquable. Je posterai un peu plus tard sur Instagram des gros plans sur son œuvre comme d’autres photos des œuvres exposées, mais à première vue, il est possible de tomber dans le panneau en imaginant qu’il s’agit véritablement d’une grande boîte comme un bentô géant ou un colis emballé, ou tout simplement un cube tel qu’il est titré. L’artiste fait illusion jouant sur les fonctions de la céramique, et si Yû TANAKA excelle dans ce jeu, c’est notamment pour dénoncer le consumérisme de la société japonaise !  

Mon autre coup de cœur va ensuite vers les œuvres de Makiko HATTORI et Fuku FUKUMOTO, reflets de ces artistes qui abandonnent l’utilité pour l’art. L’œuvre de Makiko HATTORI étant guidé par les émotions de l’artiste, tout en maîtrisant impeccablement une technique de rubans de porcelaine, montre l’inutilité complète de l’objet. A noter toutefois que malgré l’inutilité, cette œuvre a la forme traditionnelle d’un vase qui semble par son aspect, léger, mais qui est en réalité très lourd. Pareil du côté de Fuku FUKUMOTO, dont l’œuvre présentée est le reflet de cette dernière génération d’artiste retournant à des formes simples. Son œuvre joue avec la notion d’équilibre, mais au-delà d’une apparence semblable à des vases ou tout autre ustensile similaire, elle n’a aucune fonction dans la vie puisque la matière est poreuse et on ne peut rien y mettre !

Si les femmes ont longtemps été bannies de ce monde, et que leur entrée dans la céramique s’est faite plutôt sans contestation, elles ont clairement laissé leur empreinte. Toucher le feu nous présente qu’un microcosme à travers ces 13 artistes, mais semble nous démontrer que les femmes céramistes du Japon se sont libérées d’un certain poids – à l’inverse de Takahiro KONDO, par exemple, héritier d’un céramiste et qui poursuit à la fois un travail d’artiste et celui d’un artisan, en abandonnant la pratique utilitaire et en ne se tournant que vers la pratique artistique de la céramique. En dépit de leur arrivée récente dans cette pratique ancienne, cela n’empêche pas leur reconnaissance puisque plusieurs femmes céramistes japonaises, dont quelques-unes des artistes exposées, sont nommées Bien Culturel intangible !

  • Liste des artistes dont les oeuvres sont exposées au MNAAG et informations pratiques ici.

Photo principale: ©Japan Exclusive

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.