Presque deux ans de Japan Travel Ban et de nombreuses vies restent en suspens

Depuis le 21 mars 2020, le Japon a fermé ses frontières aux étrangers en réponse à la pandémie de coronavirus. Si cette mesure affecte bien évidemment le secteur du tourisme, ce sont surtout les conjoints de résidents permanents voire de Japonais, des familles séparées, les voyageurs d’affaire, les travailleurs expatriés et les étudiants qui en sont les plus affectés. Une étude s’est penchée sur le cas des étudiants et dont les résultats sont inquiétants.

146 960. C’est le nombre d’étudiants à travers le monde qui attendent de pouvoir entrer au Japon pour leurs études supérieures, d’après les chiffres publiés dans une étude faite par Davide ROSSI, fondateur de Go ! Go ! World et directeur de l’association Open the borders to safe study in Japan. En tout, ce seraient plus de 370 000 personnes, incluant les étudiants ainsi que les travailleurs, stagiaires techniques, mais aussi les conjoints étrangers de ressortissants japonais comme d’expatriés résidant au Japon, qui attendent de pouvoir enfin s’installer mais qui ont dû mettre leur vie en suspens. Pire encore, le Japon avait laissé un petit espoir entre octobre et décembre 2020 puis en novembre 2021 en annonçant rouvrir progressivement ses frontières hors tourisme, avant de prendre des mesures plus strictes encore à cause du variant Omicron dès la fin novembre. Précisons que si des couples voire des familles entières sont séparés depuis 2020, c’est parce que le Japon refuse l’entrée de tout nouveau ressortissant étranger, suspendant alors la validité des visas délivrés et n’autorisant que ceux ayant déjà le statut de résident permanent. Ajoutons à ça qu’il existe des couples dont l’existence n’est pas officialisée par un mariage et qui n’ont pu se voir pendant tout ce temps. Les rares étrangers pouvant entrer au Japon sont ceux bénéficiant d’une exemption en étant considérés comme « cas de circonstances exceptionnelles impérieuses ou humanitaires ».

  • Un rêve qui devient cauchemar
Les effets du Japan travel Ban sur les étudiants© educationisnottourism.com / @rossi_davide

Mais deux ans d’attente et d’incompréhension ont des effets dévastateurs particulièrement sur le plan de la santé mentale. Le 27 janvier dernier, une conférence de presse s’est tenue en ligne par l’association Open the borders to safe study in Japan, fondée par plusieurs personnes issues d’organismes éducatifs ou de soutien aux étudiants, et invitant plusieurs d’entre eux à témoigner. Avant cette prise de parole, le directeur de l’association avait réalisé un sondage auprès de 3 115 étudiants concernés par cette fermeture aux étrangers, issus de 101 pays étrangers dont la France. Cette étude révèle qu’il y a plus de 80% des répondants qui ont observé un déclin dans leur santé mentale (voir visuel principal). Parmi ceux-là, ils sont près de 60% à signaler un déclin considérable au point que le suicide a été envisagé à plusieurs reprises pour certains. Plus de 80% des sondés disent ressentir du stress et du désespoir. Cette incertitude sur leur avenir mais aussi les cours en ligne proposés en solution alternative engendrent un mal-être. En effet, ces cours se tiennent à des horaires décalés, par exemple entre la France et le Japon, il y’a 7 à 8h de décalage horaire, et pour les Français, ces cours se tiennent en pleine nuit vers 2h du matin. Et puis, il y a les conséquences financières qui peuvent être graves et 1/3 des sondés indiquent subir des problèmes financiers. Il faut comprendre que parmi les étudiants en attente, certains ont quitté leur emploi et leur logement en pensant être sur le point de partir. Et s’il y a des élèves bénéficiant d’une bourse, ce n’est pas le cas de tout le monde, certains payant leur frais de scolarité et leur logement au Japon pour ne pas perdre leur place, sans avoir encore mis un pied dans ce pays. Mais après tout ce qui est sacrifié, trop, c’est trop ! Pour ces étudiants, le temps est désormais venu de faire le choix de poursuivre un rêve ou de changer de destination pour enfin avancer.  Si une petite poignée d’entre eux a déjà fait le choix de changer de pays, optant notamment pour la Corée du Sud restée ouverte aux étudiants étrangers, 38% des sondés indiquent qu’ils prendront aussi la décision de modifier la destination si rien ne change d’ici avril 2022. Ces étudiants souhaitent surtout que le gouvernement donne une feuille de route claire et de s’y tenir. Et peu importe les conditions et la durée (parfois bien longue) de quarantaine ou de vaccination, puisque plus de 95% des étudiants sondés affirment être vaccinés, et quoi qu’il en soit, près de 80% des sondés sont totalement prêts à se soumettre à une quarantaine aussi longue que nécessaire pour enfin poursuivre leur vie.

  • Une mesure qui sépare des familles et une considération au cas par cas

Bien que cette conférence se soit concentrée sur les étudiants, il y a eu plusieurs interventions importantes, couvrant d’autres secteurs : l’artiste Takashi ARAI et la chercheuse Melek ORTABASI dont nous vous parlions précédemment. L’un est Japonais, ayant épousé une femme de nationalité allemande, et cette dernière s’est donc retrouvée affectée par le travel ban. Fin janvier, l’artiste a annoncé que son épouse avait finalement obtenu son visa, accordé pour « circonstances exceptionnelles » et pour un court séjour. La deuxième est de nationalité canadienne et américaine et a obtenu une bourse de la Fondation du Japon afin de poursuivre ses recherches dans le domaine de la littérature japonaise pour enfants. Mère célibataire, elle devait emménager dans le pays en août 2021 avec ses 3 enfants, elle est finalement arrivée seule en octobre dernier et a dû se battre sur place pour faire bénéficier ses trois enfants d’un visa et les faire venir au Japon, finalement obtenu en décembre ! Ces deux personnes sont à l’initiative d’une pétition en ligne signée par plus de 12 000 personnes au moment où elle a été remise au ministère des Affaires étrangères du Japon en début d’année. Il est important de souligner que dans la pétition, il est bien écrit qu’il n’est pas question de remettre en cause la validité des mesures prises pour contenir le virus. Il s’agit plutôt de souligner l’absence de considérations humaines lorsque le gouvernement a décidé de suspendre la validité de visas déjà validés début décembre, afin de renforcer les mesures aux frontières à la suite de l’émergence du variant Omicron. Cela concerne alors les familles d’expatriés, de ressortissants japonais, et bien sûr les étudiants et les chercheurs. Les signataires de la pétition réclament par ailleurs un plan de réouverture pour ces voyageurs essentiels, plutôt que d’envisager quelque chose à chaque fois que la question est posée. Un autre exemple des familles séparées qui a très récemment obtenu une issue favorable : celui d’une femme ayant un visa de travail de 3 ans et sans famille au Japon, qui étant tombée enceinte, a décidé de retourner dans son pays afin d’être soutenue lors de l’accouchement. Hélas, il ne lui était pas permis de retourner au Japon avec son bébé de 5 mois, car ce dernier est considéré comme un nouvel arrivant. Heureusement, son histoire ayant attiré l’attention, elle a finalement pu rentrer au Japon avec son bébé il y a quelques jours. Apparemment, son cas comme celui de la femme de Takashi ARAI relèvent d’une étude au cas par cas.

  • Un néo-sakoku jugé injuste et inefficace

Comment expliquer ces injustices ?  En effet, pendant tout ce temps, le Japon a donné une exception aux sportifs participant aux Jeux Olympiques, ainsi qu’aux médias et aux sponsors de l’évènement, mais aussi à des musiciens participant à des festivals. Outre ces exemptions spéciales, ce sentiment d’injustice et d’incompréhension est renforcé par le fait que les Japonais, eux, peuvent voyager librement, la seule condition au retour étant d’avoir un test PCR négatif et de respecter une quarantaine, vacciné ou non vacciné, dont la durée varie régulièrement selon les décisions gouvernementales. Quant aux étudiants japonais, ils peuvent parfaitement étudier dans le monde sans restriction. Ainsi, d’après les données officielles du JNTO, environ 512 000 ressortissants japonais qui ont voyagé du Japon à l’étranger sur l’année 2021. Rappelons que s’il n’y a jamais eu de confinement au Japon, il y a eu des quasi-état d’urgence, comme actuellement dans plusieurs départements, soit une sorte de couvre-feu et la recommandation des gestes barrières. Ce qui n’a finalement pas empêché la propagation du virus ni des variants qui ont suivi. Il suffit de constater que ces derniers jours, le record de nombre de cas quotidien a atteint son plus haut avec plus de 84 000 cas recensés le 29 janvier dernier ! De tous les pays du G7, le Japon est le seul à pratiquer de manière si stricte la fermeture des frontières ou du moins à refuser l’entrée d’étudiants étrangers. Plus récemment, l’Organisation Mondiale de la Santé a critiqué le travel ban jugée inefficace pour freiner la propagation du virus, mais nocive sur un plan économique et social. Et puis, à long terme, il peut y avoir des répercussions graves ne serait-ce que pour le pays, d’autant qu’Omicron est certes plus transmissible mais moins dangereux. Déjà ne serait-ce que dans le secteur des recherches ! L’absence de chercheurs et de doctorants font que certaines études sont au point mort. C’est pourquoi une lettre signée par 100 universitaires et des experts en relations internationales a été remise au Premier ministre, au moment où la pétition était remise au ministère des Affaires étrangères. Il y a les risques sur le plan économique du pays, au point que le puissante Fédération des organisations économiques japonaises, ou Keidanren, avait critiqué le travel ban demandant au gouvernement dès septembre un allègement de la quarantaine pour les vaccinés. C’était avant Omicron, et avant les élections. Il y a eu Hiroshi MIKITANI, PDG du groupe Rakuten, et président de la Japan Association of New Economy, qui réclamait dès août 2020 une modification des mesures de restrictions pour les étrangers, s’inquiétant alors déjà des répercussions économiques futures. Plus récemment, il s’est fait remarquer pour avoir critiqué sur Twitter le maintien des mesures strictes et n’hésitant pas à employer le terme de sakoku – littéralement fermeture du pays, instauré par le Shôgun TOKUGAWA dans l’ère Edo ! Depuis lors, le terme de néo-sakoku est employé pour décrire le travel ban, mais surtout, de plus en plus de voix se font entendre, individuellement comme des associations d’entreprises voire des think thank. Le président de Nippon Paper Group, une très importante entreprise, mais aussi le PDG de Fast Retailing (qui possède notamment Uniqlo) ont ainsi critiqué cette mesure qui, pour le dernier, empêche leurs recrues de l’étranger de venir travailler, exprimant un risque économique à l’avenir pour le pays. La Japan Association of Corporate Executives et la Japan Association of New Economy ont ainsi fait une déclaration commune réclamant la fin du travel ban le 27 janvier dernier. Sur un plan politique au Japon, c’est l’ancien ministre et candidat perdant aux dernières élections du parti au pouvoir, Taro KONO, qui milite régulièrement en faveur de la réouverture des frontières. Il semble qu’enfin tous ces étrangers affectés par ce néo-sakoku reçoivent publiquement du soutien au Japon. En revanche, il s’avère qu’ils n’ont pas le sentiment d’avoir du soutien de la part des gouvernements étrangers, notamment par leurs ambassades, « ce qui est choquant » nous dit Davide ROSSI. Au cours d’un échange par mail, il m’explique qu’il a néanmoins pu rencontrer des représentants officiels du gouvernement japonais pour discuter du problème.  Hélas, rien de concret puisqu’à « chaque pas en avant, il y a un pas en arrière. ». Depuis cet échange, il s’avère que, fin janvier, le président du Conseil européen des affaires au Japon a critiqué le travel ban en décrivant cette mesure comme « irrationnelle » proche de la « xénophobie » auprès de l’AFP.

Ces prises de parole successives et publiques sont-elles utiles ? Il y a quelques jours, après avoir annoncée l’entrée sur le territoire de 87 étudiants étrangers bénéficiaires d’une bourse MEXT (du gouvernement japonais) en janvier – ce qui a causé une frustration, il a été annoncé récemment que 400 étudiants étrangers allaient pouvoir entrer au Japon en février. Cela semble dérisoire sur le total, mais c’est un pas en avant, signe d’un changement ? Pendant des années, un des objectifs du Japon était de paraître cool à travers sa culture, notamment sa pop culture. C’était même devenue une stratégie avec un ministère dédié. Aujourd’hui, pour beaucoup d’entre eux, le Japon est devenu bien cruel, n’hésitant pas pour certains à qualifier le pays de Cruel Japan (ndla : ce terme utilisé en opposition au Cool Japan existait déjà avant, souvent utilisé pour dénoncer ces aspects moins cools du Japon).  En dépit de la fermeture des frontières, Omicron est bien présent au Japon et il n’y a jamais eu autant de cas qu’actuellement. Il a été ainsi recensé un record de cas avec 100 000 contaminations ces dernières 24h au Japon ! Mais il y a aussi un gros problème de réciprocité, ressenti comme une véritable injustice pour tous ceux bloqués en dehors du Japon. Il semble cependant que de l’étranger, cette situation ne devient plus acceptable pour les institutions éducatives. Selon Nikkei Asia, plusieurs grandes universités à travers le monde auraient décidé de ne pas envoyer d’étudiants en échange au Japon pour le prochain semestre.  Malgré ce ras-le-bol qui s’exprime et le soutien d’entrepreneurs et du lobby d’affaires, qui sait quelle sera la décision du gouvernement japonais après février ? D’autant qu’un autre facteur est à prendre en compte sur la suite des évènements : les élections prévues en juillet. Il est bien difficile de présager d’une issue positive dans l’immédiat, car en attendant, en dépit de toutes les critiques et de la situation sanitaire, les représentants du gouvernement estiment que « pour l’instant les mesures strictes aux frontières portent leurs fruits ».

  • Sources et liens utiles :

Les résultats de l’étude sur les effets du travel ban sur les étudiants (en anglais)

Education is not tourism, site dédié aux étudiants coincés par le travel ban et témoignages (en anglais)

Articles de presse (en anglais): lien 1; lien 2; lien 3; lien 4; lien 5; lien 6; lien 8

Article en français sur le sujet, avec les propos de Michael MROCZEK

Une réflexion sur “Presque deux ans de Japan Travel Ban et de nombreuses vies restent en suspens

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